Bernard Saincy, fondateur du cabinet Innovation sociale conseil et spécialiste de la responsabilité sociétale des entreprises, a occupé des fonctions dirigeantes au sein de la CGT, où il s’est notamment occupé des enjeux environnementaux, puis a été directeur de la responsabilité sociétale d’une grande entreprise, GDF Suez. Dans cet entretien, il revient sur la spécificité de la démocratie sociale au sein d’EDF et GDF, et plus largement sur le rôle de l’information à l’interface entre les entreprises, leurs salariés et la société civile.
Cet entretien est extrait de notre publication récente Multinationales : les batailles de l’information.
EDF et GDF (aujourd’hui Engie), les entreprises publiques historiques de l’électricité et du gaz en France, créées en 1946, ont la réputation d’entreprises où les travailleurs ont été associés d’assez près à la gestion, par comparaison avec des firmes du secteur privé. Cette image correspond-elle à la réalité ?
« Associés à la gestion de l’entreprise » est un terme un peu fort. Il y avait un degré de consultation relativement important des salariés et des organisations syndicales, et ce à tous les niveaux, depuis le niveau central jusqu’à celui des entités locales. Ce n’était pas pour autant de la cogestion : les instances de représentation du personnel et des organisations syndicales restaient uniquement consultatives. Mais on peut dire que par rapport à d’autres entreprises du secteur privé, les directions d’EDF et GDF donnaient traditionnellement beaucoup d’informations aux salariés.
Quel est l’intérêt pour une entreprise de faire bénéficier ses salariés d’un niveau élevé d’information ?
Si les travailleurs n’ont pas d’information, il est difficile pour eux de comprendre le fonctionnement global de leur entreprise et sa situation économique et financière. Dans beaucoup de firmes privées, les directions ne donnent pas beaucoup d’informations aux salariés et aux organisations syndicales, lesquelles sont obligées d’aller la chercher, ce qui est parfois très difficile. Parfois, les syndicats découvrent des problèmes qui avaient été volontairement cachés par leur direction, mais parfois aussi ils tombent dans le piège inverse, celui de surestimer l’importance d’un problème parce que la direction n’avait pas jugé bon de les en informer. Résultat : des firmes se retrouvent avec un scandale sur le dos pour ne pas avoir donné suffisamment d’informations afin que les gens se fassent une opinion éclairée. Je pense qu’en fin de compte, les entreprises gagnent à avoir la plus grande transparence possible vis-à-vis de leurs salariés.
La même logique vaut-elle pour l’information à destination de l’extérieur, de la société civile ?
Pas tout à fait, parce que les organisations syndicales et les salariés peuvent recevoir une information beaucoup plus précise qui les intéresse directement, notamment en ce qui concerne la situation des personnels (le bilan social) et les questions de sécurité. Dans le cas d’EDF et de l’ex-GDF, comme il s’agit d’installations industrielles potentiellement à risque, l’information des riverains est elle aussi essentielle.
La particularité de ces deux entreprises, c’est que la syndicalisation y a toujours été très forte, et le reste encore aujourd’hui malgré une tendance à la baisse, de sorte que les organisations syndicales ont toujours bénéficié d’une connaissance de terrain approfondie. Elles ont des relais d’information un peu partout. Elles bénéficient aussi d’un niveau de liberté suffisant qui leur permet de soulever publiquement des questions délicates. Le pire pour les installations industrielles à risques, c’est lorsqu’il n’y a pas de transparence, que les salariés sont muselés, et qu’ils n’osent pas signaler les problèmes. Cela devient un danger pour eux, mais aussi pour l’extérieur. Il y a un lien fort entre liberté d’expression dans l’entreprise et sécurité.
La spécificité d’EDF et GDF, liée à leur histoire et à leur forte syndicalisation, tend à se dissiper, mais la situation dans ces entreprises demeure incomparable avec ce qui se passe dans d’autres firmes.
Dans le cas d’EDF et GDF, les salariés s’intéressaient-ils seulement à ces deux grands enjeux classiques : la situation de l’entreprise et les ressources humaines d’un côté, la sécurité de l’autre ? N’y a-t-il pas toujours eu aussi un intérêt pour des questions qui intéressaient par ailleurs l’ensemble de la société française, notamment l’environnement, les choix énergétiques et technologiques ?
C’est vrai, en particulier en ce qui concerne le programme nucléaire français. Dans les années 1960 et 1970, il y avait un accord massif des salariés sur le fait de développer un programme nucléaire, pour des raisons d’indépendance nationale, mais il y a eu un vaste débat sur le choix de la filière, entre réacteurs graphite-gaz et réacteurs à eau pressurisée. L’intérêt des salariés pour la question écologique – souvent lié aux préoccupations de sécurité – est arrivé plus tard, suite aux grandes catastrophes environnementales des années 1970-1980, et il a progressivement gagné en importance au fil des ans.
Comment cela s’est-il traduit concrètement au sein d’entreprises comme EDF et GDF ?
Cela s’est traduit par exemple par les questions posées par les salariés et les organisations syndicales sur la place des énergies renouvelables. Les organisations syndicales sont passées d’un positionnement en faveur du tout-nucléaire à la revendication d’un mix énergétique ménageant une place pour les renouvelables.
Nous sommes aujourd’hui dans une période de questionnements sur l’avenir de ces grandes entreprises énergétiques. Est-ce que cela occasionne un renouveau d’intérêt de la part des salariés pour les débats de fond sur les stratégies de leur entreprise ? On a vu par exemple émerger à l’intérieur même d’EDF un débat virulent sur l’opportunité du projet Hinkley Point en Grande-Bretagne.
Les salariés s’inquiètent des perspectives de leurs entreprises et de leurs choix technologiques parce que ce sont des enjeux qui concernent tout le monde, mais aussi bien sûr parce qu’ils auront des implications très concrètes pour eux et pour leurs conditions de vie et de travail. Ils veulent donc participer au débat. La question du réacteur EPR anglais est une question extrêmement lourde pour EDF – est-ce l’avenir, ou bien est-ce un risque inacceptable ? -, et tout le monde au sein de l’entreprise s’est exprimé à ce sujet.
Les directions acceptent-elles ce débat avec les salariés ?
Elles l’acceptent partiellement. De toute façon, EDF et Engie respectent le droit du travail et notamment l’information-consultation des salariés … ce qui n’est pas le cas de toutes les entreprises. Mais, encore une fois, ce n’est pas de la cogestion. Au bout du compte, c’est bien la direction qui va décider, pour ne pas dire les actionnaires.
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